lundi 6 juillet 2015

Quand PKP humilie le PQ !

Depuis sa fondation, le Parti Québécois a toujours eu à sa tête un chef cultivé qui savait faire la part des choses. De René Lévesque à Pauline Marois, ces chefs ont toujours tenu un discours aux arguments responsables, très souvent convaincants, même durs parfois mais toujours respectueux. Ils ont quelques fois élevé la voix d’exaspération mais toujours de façon à point et polie. Et j’inclus dans ceux-là, les propos de Jacques Parizeau le soir du référendum de 1995 lorsque le OUI l’avait perdu par quelques dizaines de milliers de votes seulement. Ses propos ont été bien critiqués mais, à mon point de vue, ils correspondaient à la réalité. On en a fait un plat, mais la réalité était évidente. Il ne méritait pas, à mon point de vue les nombreuses critiques qui l’ont affligé.

Aujourd’hui, le chef du PQ, Pierre Karl Péladeau semble être d’une autre catégorie que ses prédécesseurs. Il est comme un jeune boxeur inexpérimenté qui donne des coups de poing à gauche et à droite sans vraiment frapper au bon endroit tout en en recevant des coups durs constamment sur la tête. Il ne fait pas la part des choses. Pour lui, ceux qui se trouvent à ses côtés sont bons et ceux qui sont devant lui ne sont que des êtres sur lesquels il faut frapper sans cesse, même au bas de la ceinture. Et pourquoi ? Simplement parce qu’ils bloquent le chemin qui mène à son idéal. Il faut qu’il déblaye. Une approche d’homme d’affaires sans scrupule qui est prêt à tout pour grossir ses profits, ses entreprises et ses avoirs. Un genre de rouleau-compresseur. Au diable les manières, ce qui compte c’est le résultat !
Ses apôtres le voient comme un seigneur, une légende, presque le messie. Ils en sont obnubilés. Avec lui c’est sûr que l’idéal sera atteint et la fin justifie les moyens. Quelques soient les bêtises ou les positions abracadabrantes qu’il affirme, écrit et répète même si elles dépassent les normes de la politesse, du bon sens, du respect des faits, de l’autre, des élus, ils les acceptent comme des données de la bible et les défendent sur la place publique. Parmi ceux-là, il y a l'ex PM Bernard Landry qui a toujours tenu un message mesuré dans ses discours comme chef de l'État du Québec. Aujourd'hui, il se veut le premier supporteur de PKP et oublie ses principes passés pour défendre l'indéfendable. D'autres, dans leurs écritures, mettent de côté toutes leurs formes passées, leurs raisonnements balancés. Au diable la logique traditionnelle, on en invente une autre dédiée exclusivement à la nouvelle approche. On frappe dans le tas ! Ne vous inquiétez pas, ça va rapporter…  le chef n’est-il pas milliardaire. On ne répond plus à personne car tout le monde est vendu à l’adversaire. Particulièrement les journalistes qui ont vendu leur âme aux Desmarais !
Oui, il s’en prend aux membres de la famille du défunt Paul Desmarais, l’extraordinaire homme d’affaires qui a réussi mieux que tout autre et qui a toujours cru que l’intérêt des francophones québécois était d’être activement présents dans les affaires du monde. Il a été un exemple unique d’intelligence des affaires qui a tellement manqué à nos compatriotes du passé. Parti de rien, il est devenu l’homme le plus riche du Canada et un leader mondial des affaires. Malgré cela, PKP critique sa famille, la barbouille, invente des histoires malencontreuses sur son compte et encore… Pourquoi ? Simplement parce que Paul était fédéraliste, qu’il croyait dans le Canada, qu’il y voyait un potentiel extraordinaire pour tous ses compatriotes francophones et savait mieux que tous que la nouvelle garde, les jeunes qui l’ont suivi, était mieux éduquée, prête à faire face au challenge difficile de la vie économique québécoise et canadienne et à y trouver la place qui lui revient. Et cela s’est réalisé et ça continue de plus en plus fort…
Comme chef du Parti Québécois PKP a décidé que son parti prendrait le leadership des attaques anti-famille Desmarais, pour la simple raison que la famille est propriétaire de grands journaux au Québec, dont La Presse, et que Paul Desmarais a toujours indiqué que la ligne éditoriale de ses journaux soit fédéraliste. Quant à ses journalistes, qui sont tous de haute qualité, ils ont la liberté d’écrire leurs articles sans interventions des propriétaires. Mais PKP ne les aime pas, particulièrement ceux qui traitent de lui et de sa conjointe Julie Snyder.  
Pierre Péladeau, le père de PKP, était un autre du même genre. Il a réussi à bâtir un empire d’imprimeries et de journaux qu’il a laissé à ses enfants à son décès. Différent de Desmarais, il était indépendantiste. Mais il n’insultait pas les gens si leur approche politique était différente de la sienne. Je le sais, car je l’ai connu puisqu’il m’a confié la réalisation totale des bâtiments, bureaux et imprimerie du Journal de Montréal de la rue Frontenac à Montréal.
Il est temps que Pierre-Karl Péladeau se ressaisisse s’il veut connaître un succès politique. Au rythme actuel, il va, à mon avis, directement et sans détour vers l’abime. Son attitude, sa façon de faire, ses mots, son indifférence face aux journalistes, son refus de répondre à leurs questions en se cachant derrière sa page Facebook et ses conflits d’intérêts ne l’aident pas et tout augure mal. Ah! Il peut obtenir des sursauts momentanés dans les sondages, mais à long terme, je n’y vois que le déclin car il est vraiment une bombe à retardement, selon l’évaluation d’un de ses propres députés et ex-ministre. Plusieurs membres du PQ souffrent de la situation actuelle et se disent humiliés par la tournure des évènements.
Pourtant, PKP est un gars intelligent, différent, bien éduqué et qui a une expérience d’affaires assez rare chez un homme politique québécois. Il peut rehausser le débat politique et faire sa marque.  J’espère qu’il le fera… et sortira du tourbillon de sottises dans lequel il s’est engagé.   

Claude Dupras 

dimanche 14 juin 2015

Duplessis (7) : La Commission Salvas et la conclusion

Au pouvoir, en 1960, Jean Lesage est impitoyable envers l’Union Nationale. Il qualifie la gouvernance de cette dernière depuis 1944 de « la grande noirceur ». C’est son qualificatif préféré qu’il a inventé de toute pièce pour diaboliser Duplessis. Le 5 octobre 1960, il institue une commission royale d'enquête, présidée par le juge Élie Salvas de la Cour supérieure du Québec, pour déterminer si les allégations de corruption et de favoritisme s'étaient effectivement produites sous le gouvernement de Maurice Duplessis, au pouvoir entre 1944 et 1960. Elle deviendra connue sous le nom de Commission Salvas.

Elle doit, aussi, analyser les achats de titres boursiers par des ministres suite à la vente du réseau provincial de gaz naturel à l’entreprise privée. En somme, vérifier si les révélations du journal Le Devoir dans ce qu’on a appelé « le scandale du gaz naturel » sont exactes.

Immédiatement, le chef de l’opposition Daniel Johnson s’élève contre cette commission qu’il qualifie de tactique diffamatoire pour salir l'image de l'Union nationale. Il souligne que depuis qu’ils ont pris le pouvoir, les libéraux agissent de la même façon que l’Union Nationale alors qu’elle était au pouvoir. 
Témoin appelé par la commission Salvas, Gérald Martineau qualifie le favoritisme « bleu » de philanthropie. Il se voyait un bon papa qui donnait aux pauvres l’argent qu’il percevait des riches. Il supportait les petites entreprises francophones par le patronage, contrairement aux libéraux qui, depuis toujours, gavaient de contrats la grande entreprise anglophone et étrangère. Même s’il y avait une certaine vérité dans ses propos, le patronage qu’il pratiquait était discrétionnaire et allait ainsi à l’encontre d’une bonne gestion des fonds publics.
Le 1er août 1962, deux ans après le début de l’enquête, le juge Salvas présente un premier rapport préliminaire. En janvier 1963, le rapport final est déposé. La commission reproche au gouvernement de Duplessis d’avoir fait des pratiques d’achats qui ont servi, en partie, à financer une caisse électorale occulte et pour récompenser les services rendus par les organisateurs de l'Union nationale dans les différentes régions du Québec.
La commission Salvas blâme durement certains ministres et haut-fonctionnaires d’avoir profité d'informations privilégiées pour acheter des titres de la Corporation du gaz naturel et qualifie ces transactions de contraires à « la morale et l'ordre public ». Salvas recommande une loi spéciale pour que de tels abus ne se reproduisent pas dans le futur. 
Cependant, aucune accusation n’est portée contre Duplessis, Sauvé, et ni l'ancien premier ministre Antonio Barrette, malgré les demandes des avocats du premier ministre Lesage.
Suite au rapport, seulement cinq personnes sont poursuivies au criminel sous des accusations de fraude et de conspiration. Ce sont les ministres Antonio Talbot, de la voirie ; Joseph D. Bégin, de la colonisation  et organisateur en chef de l’Union Nationale ; plus le conseiller législatif et trésorier du parti Gérald Martineau. De plus, un haut fonctionnaire, Alfred Hardy, est inculpé. Il agissait comme directeur du service des achats durant la plus grande partie de l’ère Duplessis. Il y a aussi un homme d’affaires de Québec, Arthur Bouchard, frère du conseiller législatif du même nom, qui doit répondre à une accusation de conspiration pour fraude.
L’action contre M. Antonio Talbot a pris tout le monde par surprise car son nom n’était même mentionné dans les recommandations de poursuites du rapport de la commission Salvas.
Suite à ces procès, Jos D. Bégin est déclaré non coupable des accusations portées contre lui. Gérald Martineau, est d’abord acquitté mais la cour d’appel, poussée par le gouvernement libéral, revint avec huit chefs d’accusations et il est condamné à 49 000,00$ d'amende et trois mois de prison, que M. Martineau servira dans un hôpital.  Antonio Talbot est condamné à payer $100 pour chacun de 13 chefs d’accusations, étant donné qu’il n’avait pas profité personnellement de quoi que ce soit. Alfred Hardy est condamné à payer un montant total $3 100 pour ses dix neufs chefs d’accusation pour la même raison que le précédent. La cause contre Arthur Bouchard est retirée.
Plusieurs sont satisfaits du résultat de cette commission et des jugements rendus. Contrairement à ceux qui disent que la commission Salvas n’a accouché que d’une souris, C'est un point tournant dans la lutte au patronage politique au Québec qui avait été pratiqué durant le long règne de l’ex-premier ministre Alexandre Taschereau, de celui d’Adélard Godbout et continué sous Duplessis. Un coup fort dans l’opinion publique en rapport avec la nécessité d’une observation rigoureuse des principes de la justice et de la morale requise des personnages politiques. On référera longtemps à l’enquête Salvas dans l’avenir pour juger les hommes politiques qui agiront sans éthique.
Puis, pour confirmer, une autre fois, sa mesquinerie antiduplessiste, Lesage refuse de faire ériger la statue de bronze de Maurice Duplessis commandée par Paul Sauvé en 1959 et réalisée par l’artiste Émile Brunet, pour marquer son nationalisme, son amour du Québec et ses dix-neuf ans de service à la tête du gouvernement de la province de Québec.
Vingt ans plus tard, le premier ministre René Lévesque, un homme non marqué par la partisannerie politique et qui a toujours su démontrer qu’il sait reconnaître les services rendus à la nation, décide d’installer la statue de Duplessis, près du parlement du Québec, en un endroit particulier qui reflète l’importance des services rendus par Maurice le Noblet Duplessis pour le développement et l’avancement du Québec.  

Conclusion

Dès sa première prise de pouvoir en 1939, Duplessis sait que le Canada anglais n’accepte pas la clause de l’exclusivité et cherche toujours à la contourner pour se donner de plus en plus de pouvoirs. Face à ces tentatives, sa réponse est simple et bien comprise par les Québécois : « Rendez-nous notre butin ». Il est intraitable, incontournable et bien appuyé par le Conseil privé de Londres qui est appelé à juger les conflits et qui affirme que les provinces «  sont aussi souveraines dans leur domaine que le parlement de Westminster lui-même » et que « le fait pour le gouvernement fédéral d’avoir un pouvoir général de dépenser ne le justifie pas de dépenser dans des domaines de compétence provinciale. ». Depuis, le gouvernement fédéral a aboli le droit d’appel au Conseil privé de Londres et veut éliminer (disons « se libérer de ») la jurisprudence de cet organisme du droit constitutionnel canadien.

Après la guerre en 1944, lorsque Duplessis reprend le pouvoir, il sait qu’il a beaucoup à faire pour reprendre les droits d’impôt directs cédés à Ottawa, le régime de l’assurance-chômage créé par le fédéral grâce à un amendement constitutionnel appuyé par le gouvernement libéral de Godbout et les allocations familiales que le gouvernement fédéral juge comme faisant partie de son pouvoir de dépenser.
Le PM Mackenzie King ne veut plus reconnaître les pouvoirs fiscaux des provinces et substitue leur autonomie fiscale par un régime de subventions. C’est à prendre ou à laisser. Les provinces qui n’acceptent pas par écrit le nouvel arrangement, perdront les subventions. Duplessis s’inscrit en faux contre ces invasions dans le domaine provincial. Il réclame le respect intégral de la Constitution. Il devient un résistant en refusant les subventions qu’il qualifie d’empiètement du fédéral. Il exige le respect du pouvoir du Québec avec compensation financière.  Le parti libéral du Québec, toujours aussi à genoux devant Ottawa, l’accuse de faire perdre de l’argent à sa province.
Les élections provinciales de 1948 deviennent un genre de plébiscite et les électeurs ratifient la position de Duplessis. Il en ressort renforcé car Duplessis gagne tous les comtés francophones et le parti libéral ne remporte que les huit comtés à prédominance anglophone. L’autonomie provinciale devient le leitmotiv de Duplessis et il gagnera toutes ses autres élections, jusqu’à sa mort, avec ce thème malgré les promesses alléchantes « de pain et de beurre » des libéraux et l’opposition grandissante à sa politique sociale. Cela démontre bien toute l’importance que les Québécois ont toujours apportée aux questions constitutionnelles.
Le point culminant de la crise constitutionnelle sous Duplessis arrive en 1957 avec le financement des universités. Duplessis interdit aux universités d’accepter les subventions fédérales. Le fédéral, gêné que ses politiques créent des pertes financières pour le Québec, décide de mettre de l’argent de côté dans un fond au nom du Québec en espérant qu’un jour la situation politique québécoise change en sa faveur. Duplessis augmente la pression en créant son propre impôt et, devant une opinion publique révoltée, le PM fédéral Louis Saint-Laurent se voit obligé d’accorder 10 % de son champ fiscal au Québec.
À la mort de Duplessis, le fédéral qui n’avait pas encore cédé sur la question des subventions, réalisait de plus en plus qu’il ne pouvait plus continuer bien longtemps à pénaliser le Québec.  
Il faut aussi souligner la finesse d’esprit de Duplessis qui avait autorisé le gouvernement fédéral à amender la Constitution en vue de l’établissement d’un régime de sécurité de la vieillesse mais avait exigé d’ajouter une mention à l’amendement à l’effet que toutes les lois antérieures sur le sujet auraient priorité sur toute loi fédérale. Ainsi, Ottawa n’a pu empêcher la mise-sur-pied, par les gouvernements provinciaux suivants, du régime des rentes du Québec ni de la Caisse de Dépôt et de placement. Ce furent de grands succès. 
Aussi, le rapport de la commission Tremblay que Duplessis créa en 1950 sur la Constitution replaçait le Canada à l’heure des « Pères de la confédération » : « respect intégral des exclusivités, des compétences garanties aux provinces conforme à l’article 92, un espace fiscal bien délimité et permettant au Québec d’exercer ces pouvoirs ». Le premier ministre Jean Lesage, qui avait tant critiqué et sali Duplessis, déposa le rapport Tremblay à sa première conférence fédérale-provinciale comme représentant la position du Québec. 
Duplessis a été un grand constructeur. Écoles, universités, facultés de génie de Polytechnique et Laval, hôpitaux, barrages hydroélectriques, électrification rurale, drainage, routes et pavage, autoroutes, etc.
Grâce à sa connaissance de l’histoire, à sa résistance, à son sens stratégique, il a été un des principaux leaders qui ont permis d’ériger le Québec d’aujourd’hui.
L’ère Duplessis n’était pas celle de la grande noirceur, comme se plaisait à dire le PM Jean Lesage et comme le répètent trop de québécois d’aujourd’hui sans vraiment connaître ce qu’elle a été, mais celle durant laquelle le Québec s’est donné les outils, les moyens financiers et les pouvoirs pour sortir de la grande noirceur.
FIN

 

jeudi 11 juin 2015

Duplessis (6) : La mort de Duplessis

En septembre 1959, les dirigeants de l’Iron Ore Company, compagnie qui exploite le minerai de fer à Shefferville suite à une entente avec le gouvernement du Québec, invitent le premier ministre Maurice Duplessis à venir les rencontrer à la mine pour le weekend de la fête du travail. Ils veulent permettre à Duplessis de se reposer et aussi de discuter avec lui de projets d’avenir. En effet, depuis un certain temps, Duplessis est fatigué au point qu’il ne veut pas accepter cette invitation car il ne se sent pas l’énergie d’entreprendre ce long voyage en avion. Gérald Martineau, son ami politique de toujours, décide de le persuader d’y aller car il sait que le chef de l’Union Nationale est las et que quelques jours en dehors de son bureau de Québec, dans l’air du grand nord, lui permettront de se ravigoter. Finalement, Duplessis accepte. Maurice Custeau, député de Montréal-Jeanne-Mance, Lucien Tremblay, député de Maisonneuve, Gérard Thibeault, député de Montréal-Mercier et Jacque Bureau neveu du premier ministre l’accompagnent.

Duplessis est vraiment exténué à son arrivée au chalet-hôtel en bois où il logera. Il se repose, dort, mais se lève tôt. Il va mieux. Le 3 septembre durant l’après-midi, alors qu’il est seul dans le salon du chalet avec Maurice Custeau, debout, parlant à ce dernier, il ressent soudainement un malaise, sa voix ralentit, son visage grimace, il porte la main droite vers sa tête, pivote sur lui-même et s’effondre lourdement au sol, presque dans les bras de Custeau. Celui-ci va vers lui mais voyant la gravité de la situation, crie à l’extérieur pour attirer l’attention de Martineau. Le médecin est appelé. On le dépose sur son lit et le médecin l’examine et le traite. Duplessis a fait une hémorragie cérébrale. Martineau appelle la secrétaire du premier ministre à Québec, mademoiselle Cloutier, pour l’aviser de ce qui arrive et lui demande de ne pas répandre la nouvelle. Le lendemain, la presse a vent de la condition de Duplessis et le 5 septembre, la radio rapporte la gravité de la maladie du PM et annonce qu’il est en danger de mort. Son agonie se termine dans la nuit du 6 au 7 septembre lorsque Maurice Le Noblet Duplessis décède. C’est le jour de la fête du travail. Il avait 69 ans. 

Le corps de Maurice Duplessis est placé dans un cercueil que Martineau a fait venir de Québec. Les journalistes qui sont vite arrivés à Schefferville sont témoins de l’évènement. Le cercueil est drapé d’un drapeau du Québec et transporté jusqu’à l’avion qui le transportera à la capitale. À son arrivée, le corps est remis à un entrepreneur de pompes funèbres qui l’embaumera. Puis, il est porté à l’hôtel du Parlement et placé dans la salle de l’Assemblée législative qui devient une chapelle ardente. Plus de 100 000 personnes viennent rendre hommage à Maurice Duplessis en une seule journée. Beaucoup de Canadiens-français sont profondément touchés et en pleurs.
Le lendemain matin, le corps est acheminé vers Trois-Rivières, la ville de résidence du défunt. Il est exposé au Palais de justice où Duplessis avait plaidé comme avocat au début de sa carrière professionnelle. Il y a tellement de monde qui veut lui rendre hommage que le Palais de justice reste ouvert jusqu’à tard dans la nuit. Puis, le 10 septembre, un cortège funèbre l’accompagne jusqu’à la cathédrale l’Assomption où une messe de requiem est célébrée pour le repos de son âme. Le cortège est ouvert par le Royal 22ième régiment et sa fanfare dont le grand tambour résonne au rythme de pas funèbres. Des centaines de soldats de ce régiment, avec leur haut chapeau en poil d’ours, longent le parcours de la procession funèbre et aident ainsi à retenir la foule. Le PM du Canada John Diefenbaker dirige les centaines de dignitaires, ministres et députés de l’Union Nationale et du Parti progressiste-conservateur du Canada et autres, habillés en redingote et chapeau haute forme, qui suivent le long corbillard noir de marque Cadillac, entouré de dix policiers de la police provinciale dans leur costume d’apparat et leur casque blanc de style police britannique avec pointe métallique sur le dessus. Quarante-six landaus qui portent 1 600 tributs floraux suivent. Plus de 60 000 personnes longent les rues et sont venues dire un dernier adieu à ce personnage qui a été pendant 32 ans député de Trois-Rivières et qui a tant marqué la politique au Québec. Les policiers transportent la bière de la dépouille de Duplessis à l’intérieur de la cathédrale. 
Les québécois sont venus en grand nombre pour être présents aux funérailles de Maurice Duplessis. Plusieurs sont arrivés tôt le matin à Trois-Rivières, en auto, longtemps avant que ne débutent les funérailles. Ils s’approchèrent de la cathédrale le plus possible et malgré que la majorité des sièges aient été réservés pour les dignitaires et la population trifluvienne, plusieurs trouvèrent moyen d’entrer dans la cathédrale et assister à la cérémonie religieuse debout à l’arrière du lieu saint. Ils en restèrent marqués longtemps.  
Après les funérailles, le cortège se reforme et marche vers le cimetière Saint-Louis où le cercueil de Maurice Duplessis sera enterré dans le lot familial qui domine la ville, près de son père et de sa mère. Dès la fin de la cérémonie, plusieurs se sont vite rendus au cimetière afin d’être témoins de l’inhumation. Ils sont agglutinés près de la grande croix blanche qui marque le lot de la famille Duplessis. Personne ne s’objecte à leur présence et ils deviennent des témoins privilégiés de l’enterrement de leur idole auquel assistent le PM Diefenbaker, les anciens ministres de Duplessis, de nombreux évêques et prêtres, trois célébrants, leurs deux enfants de chœur et huit policiers de la police provinciale qui ont transporté la bière couverte du drapeau du Québec jusqu’au lieu de l’inhumation et qui demeurent au garde-à-vous près d’elle. Au dernier moment, ils enlèvent et plient respectueusement le drapeau québécois et descendent le corps de Maurice Duplessis au fond de la fosse. Le cercueil est en métal gris.
Le drapeau qui avait couvert le cercueil de Maurice Duplessis de Schefferville à Québec et qui avait été conservé par mademoiselle Cloutier, la secrétaire personnelle de Duplessis, sera remis par elle, en 1971, à l’abbé Pierre Gravel qui fut un propagandiste acharné de la reconnaissance officielle, à Québec, du drapeau fleurdelisé et qui conserva une immense gratitude envers Maurice Duplessis pour sa proclamation du 21 janvier 1948.
Maurice le Noblet Duplessis a marqué son époque. Bon politicien, il est demeuré 18 ans au pouvoir, la plus long règne de tous les premiers ministres du Québec. Cette longue période a créé de profondes frustrations chez ses adversaires qui avaient aussi le goût du pouvoir. Ils n’ont pas manqué de salir sa réputation, le traitant de dictateur, de corrompu, de tyran, de vendu à l’Église catholique, sans mœurs électorales… et cela malgré qu’il gagnait toujours ses élections avec de fortes majorités. On le disait dépassé, manquant d’initiative, malgré qu’il ait modernisé le Québec, payé sa dette et bien défendu son autonomie politique.
Sa contribution majeure pour le Québec et le Canada fut ses batailles pour l’évolution des relations fédérales-provinciales. Les débats qu’il a gagnés et les gains qu’il a obtenus ont permis au Québec de maintenir son destin, issu de son passé. Alors que le Canada et les Canadiens hors-Québec  voulaient réviser radicalement le pacte confédératif qui a créé le pays, Duplessis à résisté totalement.
Le parti libéral du Québec de son époque cautionnait les politiques fédérales et les interprétations de la constitution et du fédéralisme canadien par les Saint-Laurent, Trudeau et autres. Ce parti accusait Duplessis de manque de collaboration avec Ottawa. Durant ses années de pouvoir, lors de la deuxième guerre mondiale, le parti libéral du Québec avait cédé au fédéral, entre autres, le contrôle des impôts directs, l’assurance-chômage… L’avocat Duplessis, de retour au pouvoir, put rétablir les positions du Québec à cause de ses connaissances légales et des perspectives juridiques en découlant. Ces qualités sont fondamentales pour un premier ministre québécois dans un pays comme le Canada qui a une constitution confédérale. Malgré cela, le parti libéral dans l’opposition continuait de dénoncer ce qu’il qualifiait de négative, l’attitude de Duplessis face à Ottawa.
Duplessis descendait d’une famille de juristes, conservateurs en politique, dont les traditions historiques et juridiques venaient des Pères canadiens-français de la Confédération. Les prédécesseurs de Duplessis, aussi des avocats comme le libéral Alexandre Taschereau, le libéral Lomer Gouin, le conservateur Arthur Sauvé défendaient tous « l’autonomie provinciale » et s’opposaient à ce qu’Ottawa intervienne dans ce champ d’activités qui permet au peuple canadien-français du Québec de s’administrer le plus possible lui-même.
Duplessis connaissait bien l’histoire du Québec. Il n’était pas séparatiste. Par contre, il n’acceptait aucunement de nouvelles définitions des clauses protectrices des droits du Québec dans le pacte constitutionnel. Il a même affirmé devant ses collègues, premiers ministres des autres provinces, qui l’accusaient d’être un obstacle à l’évolution du Canada : « Si l’on considère la présence du Québec au sein de la confédération comme un obstacle, nous sommes prêts à nous retirer ».  
Duplessis savait comment ses ancêtres avaient combattu le roi d’Angleterre qui voulait angliciser et « protestantiser » la Nouvelle-France. Il savait que leur résistance avait résulté dans l’Acte de Québec de 1774 qui créa la province de Québec et restaura à ses habitants le droit de garder sa langue, ses institutions et sa religion dans l’Empire britannique. Cet acte fut des plus importants quant aux droits des peuples dans le monde car il censura le roi qui avait pris pour la Nouvelle-France une initiative personnelle contraire au droit international de l’époque selon lequel un peuple civilisé conquis ne pouvait être privé des institutions et des lois qui lui sont propres. Puis, la création du Haut-Canada anglais et du Bas-Canada catholique et français a maintenu le statuquo. Plus tard, la réunification des deux Canada créa un conflit de relations entre les deux groupes linguistiques qui se régla par un arrangement cahoteux de double majorité et finalement par la Confédération de 1867.
Duplessis était familier avec le débat qui mena à la Confédération. Londres, qui voulait régler les conflits, avait permis au Québec de conserver ses coutumes, ses traditions ancestrales et ses institutions particulières. Le gouvernement anglais restaura la province de Québec à ses frontières de 1791 et créa une fédération qui permettait le partage des pouvoirs entre un gouvernement central et des provinces. À cause du Québec, les pouvoirs aux provinces étaient indispensables pour qu’un peuple puisse s’administrer lui-même avec ses lois et ses institutions fondamentales. Et les pouvoirs du gouvernement central et de ceux des provinces sont exclusifs. 
Suite :  Duplessis (7) :  La commission royale d’enquête Salvas
 
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mercredi 3 juin 2015

Duplessis (4) : l’impôt provincial

En 1953, Duplessis crée une commission royale d’enquête dirigée par le juge Thomas Tremblay dans le but d'étudier «le problème des relations fédérales-provinciales au Canada du point de vue fiscal, dans le cadre de la lutte menée par Québec contre la politique centralisatrice d’après-guerre du gouvernement fédéral ». Le rapport de la Commission est déposé le 14 janvier 1954 et le ministre provincial des finances du Québec, Onésime Gagnon, suite à une des recommandations, propose un impôt de 15 % sur le revenu des contribuables. Au dépôt du projet de loi, Duplessis commente cette décision: « Nous voulons faire plus pour nos universités, nos maisons d’enseignement secondaire, bref, pour l’éducation en général. Nous voulons faire plus encore pour venir en aide à nos hôpitaux, pour ajouter à la généreuse contribution du gouvernement aux frais considérables de l’Assistance publique. Nous voulons multiplier les hospices pour les vieux et les vieilles. Somme toute, c’est notre intime désir de compléter et de perfectionner les initiatives nombreuses dans le domaine provincial, en général et spécialement au sujet de la santé publique, de l’éducation et de la législation sociale… ».
Au début des discussions au conseil des ministres, Duplessis est hésitant à voter cet impôt. Le gouvernement du Québec demandera au gouvernement du Canada de le déduire de l’impôt fédéral. Si Ottawa refuse, les citoyens du Québec subiront une double taxation et il est possible alors que la mise en place du nouvel impôt ne soit pas une décision populaire. Les discussions sont longues. Finalement, suite au consensus des ministres et se fiant à son flair de politicien aguerri, Duplessis prend la décision. En général, elle est bien accueillie par le public malgré que Saint-Laurent, lors de son premier commentaire publique, affirme que les payeurs de taxes du Québec devront subir la double taxation et que cela est la faute de Duplessis et de l’Union Nationale.
De leur côté, les nationalistes sont heureux de cette loi car ils croient qu’elle favorise grandement l’autonomie du Québec. Plusieurs la qualifient de geste historique. 
La constitution canadienne attribue aux provinces la compétence de lever un impôt sur le revenu des particuliers. Ce fut le cas jusqu’en 1942 au moment où le premier ministre Godbout du Québec céda temporairement ce droit au gouvernement fédéral pour lui permettre de financer l’effort de guerre. La guerre est terminée et Duplessis, de retour au pouvoir, veut revenir à la case de départ mais rencontre une forte contestation de la part du gouvernement fédéral. Saint-Laurent défend l’idée que dorénavant les provinces se financent par des subventions fédérales. Il présente comme normale et inévitable cette dépendance du Québec. Les intellectuels fédéralistes partagent ce point de vue, mais les intellectuels nationalistes, par la bouche des journalistes André Laurendeau, Pierre Laporte, Gérard Filion et l’historien Michel Brunet, ne sont pas d’accord avec la position de Saint-Laurent. Le parti libéral du Québec de Georges-Émile Lapalme, qui est ni plus ni moins qu’une succursale du parti libéral fédéral, s’oppose totalement à l’instauration de cet impôt (ce sera une grande erreur). Jean Lesage, ministre fédéral, également. Il semble qu’Ottawa n’acceptera jamais et que Duplessis est en train de jouer sa carrière et le pouvoir.
La loi no. 43 est adoptée en trois lectures, le 24 février 1954.
Le débat pour l’obtention de la déduction s’éternise et Duplessis marque des points sur la place publique. Il explique l’importance d’être « maîtres chez nous » en fiscalité et affirme que la centralisation des impôts peut entraîner la centralisation politique. Il martèle sans cesse l’importance pour le Québec de se financer et d’exercer ses propres pouvoirs dans les domaines de sa juridiction constitutionnelle. « Je veux un gouvernement par le Québec, pour le Québec et à Québec ». Saint-Laurent, furieux, est convaincu que le gouvernement fédéral peut changer seul la constitution du pays lorsqu’il s’agit des pouvoirs de sa juridiction exclusive et menace Duplessis de le faire. Il ne se sent aucunement obligé de consulter les provinces et bénéficie de l’appui de Londres dans cette position. Duplessis rétorque que c’est anticonstitutionnel et montre son profond désaccord. Le débat s’échauffe et pour se montrer bon joueur, Saint-Laurent propose une déduction de 5 %, mais Duplessis refuse car il veut la pleine déduction.
Finalement, reconnaissant que sa fermeté génère des conséquences politiques, Saint-Laurent communique avec Duplessis pour fixer une rencontre à huis clos. Elle a lieu le 5 octobre 1954 à l’hôtel Windsor de Montréal. Saint Laurent annonce à Duplessis qu’il est prêt à reconnaître le droit du Québec de percevoir des impôts sur le revenu des particuliers à condition que ce dernier retranche du préambule de sa loi d’impôt la mention de priorité du Québec dans ce domaine. Saint-Laurent veut conserver la primauté du fédéral sur la perception des impôts. Duplessis accepte. Saint Laurent baisse le taux de taxation fédéral de 10 %, l’équivalent fédéral de la taxe de Duplessis et les citoyens du Québec ne seront pas pénalisés fiscalement par rapport aux citoyens des autres provinces. Trudeau, à l’encontre des intellectuels fédéralistes et des libéraux provinciaux et fédéraux, est satisfait, car la solution trouvée ne nécessite pas d’amendement constitutionnel et l’appuie à la surprise de tous.
Duplessis vient de gagner une bataille qui profitera non seulement au Québec mais à toutes les provinces canadiennes. C’est une des belles victoires de sa carrière politique sinon la plus belle à ce jour. Il a fait reculer les centralisateurs. Forts du précédent créé, les gouvernements futurs du Québec réclame, 28 % en 1967 et aujourd’hui près de 50%. De plus, le Québec a remboursé totalement sa dette. Cette situation permettra de financer les grandes réformes de la « révolution tranquille » et d’obtenir éventuellement que la province se retire de plans conjoints proposés par le fédéral et obtienne des abattements d’impôts pour financer ses propres régimes de santé et d’éducation.
Pendant ce temps au Québec, le débat sur la démocratie tourne autour de deux autres lois de Duplessis, adoptées au début de 1954 et qui font croire au lien entre nationalisme et antisyndicalisme. La loi 19 permet la « décertification » de syndicats ayant toléré la présence de communistes dans leur direction. La loi 20, de son côté, prévoit une « décertification » pour tout syndicat qui déclencherait une grève dans les services publics. Elles sont rétroactives à janvier 1944. Ainsi, l’Alliance des professeurs de Montréal est « décertifiée ». Gérard Picard dénonce « l’hostilité concentrée dont les travailleurs du Québec sont victimes ». Malgré que plusieurs se demandent comment un syndicat catholique peut s’opposer à un gouvernement catholique, une partie du clergé, après Monseigneur Charbonneau, manifeste une ouverture à l’endroit du syndicalisme catholique. D’autres comme les sœurs de la Providence qui ont des rapports difficiles avec leurs infirmières syndiquées soutiennent Duplessis. Deux abbés, Dion et O’Neill, préparent un long dossier sur les principes chrétiens de la démocratie. Pour eux, l’arbitraire n’a pas de place en démocratie car tous sont soumis à la loi et les gouvernants n’ont le droit ni de faire des lois, ni d’administrer la chose publique à leur guise. Ils dénoncent aussi les mœurs électorales et affirment « qu’aucun catholique lucide ne peut être indifférent face au déferlement de bêtises et d’immoralité que l’on constate durant les élections ». Les antiduplessistes ont de nouvelles flèches à leurs arcs.
Durant ces mêmes années, le contexte social est difficile à Montréal. La charité publique se divise inégalement entre les Canadiens français, les Irlandais, les anglophones, les Juifs et les Anglais protestants. C’est chacun pour sa poche (Centraide n’existe pas).
Au niveau scolaire, les entreprises peuvent payer leurs taxes soit au niveau protestant soit au niveau catholique. Ils ont le choix. Mais comme les Canadiens anglais contrôlent les affaires et les grandes entreprises, ce sont les commissions scolaires protestantes qui sont les plus gâtées. Par conséquent, les enseignants des écoles anglophones gagnent beaucoup plus que ceux des écoles francophones. Ces derniers sont majoritairement des sœurs et des frères de communautés religieuses ou des filles célibataires. Les paroisses catholiques à Montréal se multiplient comme des lapins suite à l’immigration rurale à laquelle s’ajoutent les nouveaux immigrants européens qui commencent à arriver au pays. En plus des logements, des églises et des écoles qui se construisent partout, on voit surgir de nouvelles caisses populaires et de grandes épiceries Steinberg. Les nouvelles écoles pullulent dans les villages et dans les rangs. Duplessis construit ! Les enseignantes qui sont fortement majoritaires et les enseignants doivent apprendre leur métier durant deux ans à l’école normale de leur région qui est dirigée généralement par les communautés. Ceux et celles qui veulent enseigner à l’université doivent suivre des cours d’été à l’U de M. Ce sont surtout de nombreuses sœurs qui se préparent pour l’école du haut-savoir au point que le campus a des airs de couvent.
Les écoles supérieures (secondaires) sont rares et ne débouchent pas aux études collégiales et universitaires. Par conséquent, les élèves de ces écoles ne persistent pas et quittent prématurément les études. De leur côté, les collèges ne manquent pas. Il y en a plusieurs qui sont classiques où étudient les jeunes de l’élite et qui sont utiles pour le recrutement des prêtres, d’autres scientifiques et commerciaux comme le Mont-Saint-Louis et ceux qui donnent le cours secondaire comme le Collège Notre-Dame.
Au point de vue de la santé, les spécialités médicales se multiplient dans les hôpitaux, tout comme celles des nouvelles technologies et ceux-ci se voient obligés d’augmenter leurs tarifs. Comme il n’y a pas d’assurance maladie, la population, qui n’est pas protégée de l’inflation, a une difficulté croissante à payer les nouveaux frais. Elle s’irrite et met en cause les communautés religieuses qui contrôlent les hôpitaux. La situation devient scandaleuse, lorsque les sœurs exigent des patients de faire la preuve de leur capacité de payer avant l’admission à l’hôpital. Les classes populaires accusent les sœurs de faire des affaires au lieu de la charité.
Le gouvernement de Louis Stephen Saint Laurent, en fin de mandat,  proposa en 1957, à la Chambre des communes, l’acte d’ « Assurance hospitalisation et de services diagnostiques » qui fut adopté unanimement par les députés. Et cela grâce à la vision et aux efforts du chef du parti socialiste Tommy Douglas, député de la province de Saskatchewan. Le PM libéral Lester Pearson étendra l’acte pour en faire un programme universel de santé publique en 1966.
Le taux de natalité commence à baisser à cause de ces problèmes et du fait que la très grande majorité des travailleurs francophones et des nouveaux arrivants de la métropole sont locataires et vivent dans de petits logements vieillissants. Quant à la classe moyenne qui se loge dans des maisons de la banlieue, elle fait son choix entre de nouveaux enfants ou avoir son nouveau standard de vie qu’elle aime. Les curés perdent leur emprise sur les femmes.
La modernité s’en vient.
 

Suite :  Duplessis (5) :  Autonomie… autonomie

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dimanche 31 mai 2015

Duplessis (3): les antiduplessistes

En 1948, treize artistes, ressentant leur liberté d’expression paralysée par l’idéologie dominante de l’Église sur laquelle s’appuie le gouvernement de Duplessis, avaient présenté un manifeste intitulé « le refus global » en vue de transformer idéologiquement et culturellement la société canadienne française du Québec. Le groupe, sous la direction de Paul-Émile Borduas, visionnaire aux idées artistiques et sociales avant-gardistes, incluait, entre autres, les jeunes peintres Jean-Paul Riopelle et Marcelle Ferron. Le manifeste questionnait les valeurs traditionnelles et rejetait l'immobilisme de la société québécoise. Nonobstant que le manifeste ait été critiqué dès sa publication par l'Église et l'intelligentsia de la province, il a fait son chemin petit à petit chez ceux qui visent à influencer en profondeur la société et la culture au Québec.

Depuis la grève d’Asbestos, la société du Québec est quelque peu différente.  L’antiduplessisme devient le motus vivendi d’intellectuels, de jeunes étudiants et de chefs ouvriers qui s’y sont impliqués et qui confrontent le clergé et le gouvernement. Ensemble, ils veulent retrouver une place sur l’échiquier politique du Québec. Dans un premier temps, le mouvement ouvrier est devenu plus crédible et la Confédération des Travailleurs Catholiques du Canada est seule à occuper le champ politique car les nationalistes sont au pouvoir et les fédéralistes sont limités au niveau fédéral.
Pour les besoins de la cause, les intellectuels antiduplessistes se cherchent des voies d’expression et des enjeux clés. Ils donnent par conséquent une importance démesurée au syndicalisme dans la société canadienne française du Québec. Ils s’expriment où ils peuvent et trouvent des colonnes dans des publications littéraires, politiques et même religieuses. A ceux qui les accusent d’avoir fait le choix du socialisme, ils nient en prétextant le côté centralisateur du socialisme. A ceux qui leur reprochent de critiquer pour critiquer en ne voyant dans les actes de Duplessis que maladresses et provocations, ils répondent que Duplessis veut imposer un ordre nouveau où il n’y a pas de place pour la classe ouvrière, le clergé militant et la démocratie (et eux !).
La Confédération des travailleurs, avec son président Gérard Picard, adopte la proposition de Jean Marchand de mettre sur pied un comité d’action civique qui visera à ce que les réformes qu’elle propose deviennent des législations, que la classe ouvrière reçoive une éducation civique et qu’il y ait une collaboration des classes en respectant la doctrine sociale de l’Église. Gérard Pelletier, journaliste, quitte le Devoir et prend la tête de l’hebdomadaire de la Confédération « Le Travail ».
En même temps, « Cité Libre » lance modestement son premier numéro dans lequel on retrouve les mots : « Nous sommes là, des centaines, depuis quelques années, à souffrir d’un certain silence; et c’est pourquoi Cité Libre vient au jour ». Les jeunes de 30 ans qui prennent la plume jugent qu’il n’y plus de place pour une idéologie nationaliste fondée sur le conservatisme et le repli. Ils voient la société canadienne française coincée entre le capitalisme américain et le communisme russe.
En 1952, la CTCC appuie officiellement certains candidats libéraux à l’élection provinciale en clamant « nous appuyons nos amis et combattons nos adversaires ». Aspect intéressant : nonobstant son opposition à Duplessis, Pelletier accepte dans son journal, durant la campagne électorale, la publicité de l’Union Nationale alors qu’il y a un conflit ouvrier à Louiseville et que la situation s’envenime avec la police provinciale.
Pour marquer des points, les antiduplessistes s’en prennent aux « ravages sociaux du duplessisme ». A partir d’un article d’un journal torontois sur la protection de l’enfance au Québec, ils dénoncent l’histoire des 12,000 enfants qui sont « enfermés » dans les crèches et les orphelinats de la province. Ces enfants sont le résultat du sort que la société, sous le joug de l’Église, réserve à la fille-mère qu’elle traite de pécheresse et qui doit se cacher puisque sa famille en a honte. Elle ne peut avoir un avortement à cause de l’Église et doit accoucher dans un endroit réservé pour elle, comme à l’hôpital de la Miséricorde, car elle ne peut côtoyer une mère légitime. D’autres enfants sont ceux de veuves et de femmes séparées qui sont pauvres avec beaucoup de bébés (toujours à cause des curés) et qui se voient obligées de les remettre à des institutions charitables. Les antiduplessistes accusent Duplessis d’accorder des allocations familiales trop faibles puisqu’elles ne rencontrent pas les besoins des femmes seules, alors qu’en Ontario elles sont trois fois plus élevées. Puis, il y a la discrimination entre les enfants légitimes et les illégitimes, car les petits de filles-mères ont la mention « nés de parents inconnus » sur leur certificat de baptême. Quant à l’adoption, même si elle est très active et que les soeurs collaborent à « un marché noir » américain, elle ne suffit pas et les non-adoptés et les non-adoptables doivent vivre dans les orphelinats et le réseau jusqu’à l’âge adulte.
Les antiduplessistes soulignent aussi le problème aigu du logement urbain. Le président du comité d’habitation de Montréal évalue à « 65,000 le nombre de logements manquants pour répondre aux besoins immédiats. Plus de 40,000 familles vivent en chambre… . Les conséquences sur la santé physique et l’équilibre psychique … ont été établies à plusieurs reprises ». Le gouvernement de Duplessis a annoncé « le plan Dozois », une solution partielle à ce problème, en créant un grand projet d’habitation à loyer-modique dans un quartier du centre-ville où l’état d’insalubrité, de saleté et d’encombrements est dégoûtant. Des quartiers entiers sont dans cet état à Montréal. Le projet est évidemment critiqué sévèrement par les antiduplessistes dont Jacques Hébert (ami de Trudeau, il deviendra sénateur) et son hebdomadaire « Vrai ». Le pouvoir à Montréal devient pour eux un enjeu politique et ils s’unissent dans le mouvement pour libérer Montréal de la pègre et créent un organisme d’assainissement politique la « Ligue d’action civique ». Les critiques du « Plan Dozois » ne sont pas vraiment sérieux. Le plan sera réalisé et contribuera à la modernisation de ce quartier de la ville. Encore là, il semble évident que les antiduplessistes critiquent pour critiquer. La boutade qui fait la rumeur est la suivante : « ils sont rendus à dire que s’il pleut, c’est la faute à Duplessis ». 
Même si le contexte national Canadien français n’a rien à voir avec la polarisation de courants politiques de droite et de gauche, les intellectuels antiduplessistes se déchirent devant cette problématique nouvelle. La venue de nouvelles publications a accentué cette division. En fin ’52, après la victoire de Duplessis, ils réalisent que sa politique ouvrière (ils disent anti-ouvrière) a été politiquement rentable; Pierre Elliott Trudeau écrit alors dans « Cité Libre » que le changement viendra de la classe ouvrière car il ne peut surgir de la finance, de la classe agricole, de l’Église ou de la bourgeoisie. Lénine n’aurait pas dit mieux. Des commentaires du même genre sont émis dans « Le Travail » suite à la victoire de Saint-Laurent en août 1953 : « nous ne pouvons pas être très fiers du vote ouvrier dans cette élection ».
L’inflation reprend en juin 1953, le chômage augmente et le pouvoir d’achat des ouvriers s’effrite. La CTCC a de longues et dures grèves à supporter. Durant ces périodes difficiles l’antiduplessisme redéfinit ses enjeux ainsi que les bases d’un nouveau fédéralisme.
Trudeau prend une tangente antinationaliste. Devant la commission Tremblay il propose avec un groupe « des ententes temporaires qui ne nécessitent aucun amendement constitutionnel et qui pourront être examinées périodiquement à la lumière des connaissances économiques et des nécessités politiques toujours changeantes ». Il recommande de créer un organisme de coopération interprovinciale du travail pour veiller à ce que l’industrialisation procède sans injustice pour le travailleur et si les provinces en sont incapables, il suggère un code national canadien du travail par voie d’amendement constitutionnel. Pour lui, seule l’industrialisation permet d’accroître le niveau de vie des ouvriers et des travailleurs. Il appuie l’aménagement du fédéralisme en fonction des nouvelles normes étatiques de stabilité économique de l’économiste anglais Keynes. Il dénonce le séparatisme comme négatif parce qu’il enfermerait la culture canadienne française dans un vase clos où elle finirait par étouffer. Il épouse la thèse qu’un fédéralisme raisonnable qui appliquera des mesures correspondantes aux découvertes les plus avancées de la science économique. Il croit qu’un fédéralisme qui regroupe plusieurs ethnies est plus rationnel, puisqu’il favorise des économies d’échelles et une production augmentée dans un espace plus grand. Trudeau propose une stratégie de croissance à tout prix et est prêt à faire intervenir l’État canadien par des politiques et des programmes sociaux pour infléchir les inégalités de consommation. Cette philosophie antinationaliste a aussi l’appui d’anciens élèves de l’École des sciences sociales comme Jean Marchand, Maurice Lamontagne et d’autres venant des Jeunesses Étudiantes Catholiques, tels que Gérard Pelletier, Jeanne Sauvé et Marc Lalonde. Ils jettent un regard de plus en plus sympathique du côté du nouveau fédéralisme.
Par contre, les antiduplessistes et les nationalistes neutres opposés à Duplessis, sont unanimes à constater que les services sociaux du Québec sombrent dans une dangereuse période latente. Les institutions du domaine social sont remises en question sans toutefois être vraiment modifiées, car c’est leur légitimité qui est en jeu. La société traditionnelle québécoise est qualifiée, de « grande noirceur » ou comme disent les Canadiens anglais de priest-ridden society. Ce ne sont pas les Canadiens anglais qui portent leur hargne sur l’église de Rome, mais certains Canadiens français qui la propagent au nom de « valeurs nouvelles » communes à l’Amérique du Nord de l’après-guerre et de l’Europe occidentale. Ces « valeurs nouvelles » sont la démocratisation de l’enseignement pour toutes les classes sociales; les soins hospitaliers et les soins médicaux gratuits pour chaque citoyen indépendamment de la capacité de payer de chacun; la transformation de la charité privée en bien-être social; la syndicalisation du monde ouvrier et des employés de l’Etat.
Ces idées nouvelles ébranlent peu le Québec et les antiduplessistes devront attendre pour les mettre en application car les nationalistes traditionalistes sont au pouvoir et l’Église, qui se sent attaquée, n’est pas prête à les épouser.

Suite :  Duplessis (4) : l’impôt provincial   à venir…

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