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dimanche 14 juin 2015

Duplessis (7) : La Commission Salvas et la conclusion

Au pouvoir, en 1960, Jean Lesage est impitoyable envers l’Union Nationale. Il qualifie la gouvernance de cette dernière depuis 1944 de « la grande noirceur ». C’est son qualificatif préféré qu’il a inventé de toute pièce pour diaboliser Duplessis. Le 5 octobre 1960, il institue une commission royale d'enquête, présidée par le juge Élie Salvas de la Cour supérieure du Québec, pour déterminer si les allégations de corruption et de favoritisme s'étaient effectivement produites sous le gouvernement de Maurice Duplessis, au pouvoir entre 1944 et 1960. Elle deviendra connue sous le nom de Commission Salvas.

Elle doit, aussi, analyser les achats de titres boursiers par des ministres suite à la vente du réseau provincial de gaz naturel à l’entreprise privée. En somme, vérifier si les révélations du journal Le Devoir dans ce qu’on a appelé « le scandale du gaz naturel » sont exactes.

Immédiatement, le chef de l’opposition Daniel Johnson s’élève contre cette commission qu’il qualifie de tactique diffamatoire pour salir l'image de l'Union nationale. Il souligne que depuis qu’ils ont pris le pouvoir, les libéraux agissent de la même façon que l’Union Nationale alors qu’elle était au pouvoir. 
Témoin appelé par la commission Salvas, Gérald Martineau qualifie le favoritisme « bleu » de philanthropie. Il se voyait un bon papa qui donnait aux pauvres l’argent qu’il percevait des riches. Il supportait les petites entreprises francophones par le patronage, contrairement aux libéraux qui, depuis toujours, gavaient de contrats la grande entreprise anglophone et étrangère. Même s’il y avait une certaine vérité dans ses propos, le patronage qu’il pratiquait était discrétionnaire et allait ainsi à l’encontre d’une bonne gestion des fonds publics.
Le 1er août 1962, deux ans après le début de l’enquête, le juge Salvas présente un premier rapport préliminaire. En janvier 1963, le rapport final est déposé. La commission reproche au gouvernement de Duplessis d’avoir fait des pratiques d’achats qui ont servi, en partie, à financer une caisse électorale occulte et pour récompenser les services rendus par les organisateurs de l'Union nationale dans les différentes régions du Québec.
La commission Salvas blâme durement certains ministres et haut-fonctionnaires d’avoir profité d'informations privilégiées pour acheter des titres de la Corporation du gaz naturel et qualifie ces transactions de contraires à « la morale et l'ordre public ». Salvas recommande une loi spéciale pour que de tels abus ne se reproduisent pas dans le futur. 
Cependant, aucune accusation n’est portée contre Duplessis, Sauvé, et ni l'ancien premier ministre Antonio Barrette, malgré les demandes des avocats du premier ministre Lesage.
Suite au rapport, seulement cinq personnes sont poursuivies au criminel sous des accusations de fraude et de conspiration. Ce sont les ministres Antonio Talbot, de la voirie ; Joseph D. Bégin, de la colonisation  et organisateur en chef de l’Union Nationale ; plus le conseiller législatif et trésorier du parti Gérald Martineau. De plus, un haut fonctionnaire, Alfred Hardy, est inculpé. Il agissait comme directeur du service des achats durant la plus grande partie de l’ère Duplessis. Il y a aussi un homme d’affaires de Québec, Arthur Bouchard, frère du conseiller législatif du même nom, qui doit répondre à une accusation de conspiration pour fraude.
L’action contre M. Antonio Talbot a pris tout le monde par surprise car son nom n’était même mentionné dans les recommandations de poursuites du rapport de la commission Salvas.
Suite à ces procès, Jos D. Bégin est déclaré non coupable des accusations portées contre lui. Gérald Martineau, est d’abord acquitté mais la cour d’appel, poussée par le gouvernement libéral, revint avec huit chefs d’accusations et il est condamné à 49 000,00$ d'amende et trois mois de prison, que M. Martineau servira dans un hôpital.  Antonio Talbot est condamné à payer $100 pour chacun de 13 chefs d’accusations, étant donné qu’il n’avait pas profité personnellement de quoi que ce soit. Alfred Hardy est condamné à payer un montant total $3 100 pour ses dix neufs chefs d’accusation pour la même raison que le précédent. La cause contre Arthur Bouchard est retirée.
Plusieurs sont satisfaits du résultat de cette commission et des jugements rendus. Contrairement à ceux qui disent que la commission Salvas n’a accouché que d’une souris, C'est un point tournant dans la lutte au patronage politique au Québec qui avait été pratiqué durant le long règne de l’ex-premier ministre Alexandre Taschereau, de celui d’Adélard Godbout et continué sous Duplessis. Un coup fort dans l’opinion publique en rapport avec la nécessité d’une observation rigoureuse des principes de la justice et de la morale requise des personnages politiques. On référera longtemps à l’enquête Salvas dans l’avenir pour juger les hommes politiques qui agiront sans éthique.
Puis, pour confirmer, une autre fois, sa mesquinerie antiduplessiste, Lesage refuse de faire ériger la statue de bronze de Maurice Duplessis commandée par Paul Sauvé en 1959 et réalisée par l’artiste Émile Brunet, pour marquer son nationalisme, son amour du Québec et ses dix-neuf ans de service à la tête du gouvernement de la province de Québec.
Vingt ans plus tard, le premier ministre René Lévesque, un homme non marqué par la partisannerie politique et qui a toujours su démontrer qu’il sait reconnaître les services rendus à la nation, décide d’installer la statue de Duplessis, près du parlement du Québec, en un endroit particulier qui reflète l’importance des services rendus par Maurice le Noblet Duplessis pour le développement et l’avancement du Québec.  

Conclusion

Dès sa première prise de pouvoir en 1939, Duplessis sait que le Canada anglais n’accepte pas la clause de l’exclusivité et cherche toujours à la contourner pour se donner de plus en plus de pouvoirs. Face à ces tentatives, sa réponse est simple et bien comprise par les Québécois : « Rendez-nous notre butin ». Il est intraitable, incontournable et bien appuyé par le Conseil privé de Londres qui est appelé à juger les conflits et qui affirme que les provinces «  sont aussi souveraines dans leur domaine que le parlement de Westminster lui-même » et que « le fait pour le gouvernement fédéral d’avoir un pouvoir général de dépenser ne le justifie pas de dépenser dans des domaines de compétence provinciale. ». Depuis, le gouvernement fédéral a aboli le droit d’appel au Conseil privé de Londres et veut éliminer (disons « se libérer de ») la jurisprudence de cet organisme du droit constitutionnel canadien.

Après la guerre en 1944, lorsque Duplessis reprend le pouvoir, il sait qu’il a beaucoup à faire pour reprendre les droits d’impôt directs cédés à Ottawa, le régime de l’assurance-chômage créé par le fédéral grâce à un amendement constitutionnel appuyé par le gouvernement libéral de Godbout et les allocations familiales que le gouvernement fédéral juge comme faisant partie de son pouvoir de dépenser.
Le PM Mackenzie King ne veut plus reconnaître les pouvoirs fiscaux des provinces et substitue leur autonomie fiscale par un régime de subventions. C’est à prendre ou à laisser. Les provinces qui n’acceptent pas par écrit le nouvel arrangement, perdront les subventions. Duplessis s’inscrit en faux contre ces invasions dans le domaine provincial. Il réclame le respect intégral de la Constitution. Il devient un résistant en refusant les subventions qu’il qualifie d’empiètement du fédéral. Il exige le respect du pouvoir du Québec avec compensation financière.  Le parti libéral du Québec, toujours aussi à genoux devant Ottawa, l’accuse de faire perdre de l’argent à sa province.
Les élections provinciales de 1948 deviennent un genre de plébiscite et les électeurs ratifient la position de Duplessis. Il en ressort renforcé car Duplessis gagne tous les comtés francophones et le parti libéral ne remporte que les huit comtés à prédominance anglophone. L’autonomie provinciale devient le leitmotiv de Duplessis et il gagnera toutes ses autres élections, jusqu’à sa mort, avec ce thème malgré les promesses alléchantes « de pain et de beurre » des libéraux et l’opposition grandissante à sa politique sociale. Cela démontre bien toute l’importance que les Québécois ont toujours apportée aux questions constitutionnelles.
Le point culminant de la crise constitutionnelle sous Duplessis arrive en 1957 avec le financement des universités. Duplessis interdit aux universités d’accepter les subventions fédérales. Le fédéral, gêné que ses politiques créent des pertes financières pour le Québec, décide de mettre de l’argent de côté dans un fond au nom du Québec en espérant qu’un jour la situation politique québécoise change en sa faveur. Duplessis augmente la pression en créant son propre impôt et, devant une opinion publique révoltée, le PM fédéral Louis Saint-Laurent se voit obligé d’accorder 10 % de son champ fiscal au Québec.
À la mort de Duplessis, le fédéral qui n’avait pas encore cédé sur la question des subventions, réalisait de plus en plus qu’il ne pouvait plus continuer bien longtemps à pénaliser le Québec.  
Il faut aussi souligner la finesse d’esprit de Duplessis qui avait autorisé le gouvernement fédéral à amender la Constitution en vue de l’établissement d’un régime de sécurité de la vieillesse mais avait exigé d’ajouter une mention à l’amendement à l’effet que toutes les lois antérieures sur le sujet auraient priorité sur toute loi fédérale. Ainsi, Ottawa n’a pu empêcher la mise-sur-pied, par les gouvernements provinciaux suivants, du régime des rentes du Québec ni de la Caisse de Dépôt et de placement. Ce furent de grands succès. 
Aussi, le rapport de la commission Tremblay que Duplessis créa en 1950 sur la Constitution replaçait le Canada à l’heure des « Pères de la confédération » : « respect intégral des exclusivités, des compétences garanties aux provinces conforme à l’article 92, un espace fiscal bien délimité et permettant au Québec d’exercer ces pouvoirs ». Le premier ministre Jean Lesage, qui avait tant critiqué et sali Duplessis, déposa le rapport Tremblay à sa première conférence fédérale-provinciale comme représentant la position du Québec. 
Duplessis a été un grand constructeur. Écoles, universités, facultés de génie de Polytechnique et Laval, hôpitaux, barrages hydroélectriques, électrification rurale, drainage, routes et pavage, autoroutes, etc.
Grâce à sa connaissance de l’histoire, à sa résistance, à son sens stratégique, il a été un des principaux leaders qui ont permis d’ériger le Québec d’aujourd’hui.
L’ère Duplessis n’était pas celle de la grande noirceur, comme se plaisait à dire le PM Jean Lesage et comme le répètent trop de québécois d’aujourd’hui sans vraiment connaître ce qu’elle a été, mais celle durant laquelle le Québec s’est donné les outils, les moyens financiers et les pouvoirs pour sortir de la grande noirceur.
FIN

 

mercredi 3 juin 2015

Duplessis (4) : l’impôt provincial

En 1953, Duplessis crée une commission royale d’enquête dirigée par le juge Thomas Tremblay dans le but d'étudier «le problème des relations fédérales-provinciales au Canada du point de vue fiscal, dans le cadre de la lutte menée par Québec contre la politique centralisatrice d’après-guerre du gouvernement fédéral ». Le rapport de la Commission est déposé le 14 janvier 1954 et le ministre provincial des finances du Québec, Onésime Gagnon, suite à une des recommandations, propose un impôt de 15 % sur le revenu des contribuables. Au dépôt du projet de loi, Duplessis commente cette décision: « Nous voulons faire plus pour nos universités, nos maisons d’enseignement secondaire, bref, pour l’éducation en général. Nous voulons faire plus encore pour venir en aide à nos hôpitaux, pour ajouter à la généreuse contribution du gouvernement aux frais considérables de l’Assistance publique. Nous voulons multiplier les hospices pour les vieux et les vieilles. Somme toute, c’est notre intime désir de compléter et de perfectionner les initiatives nombreuses dans le domaine provincial, en général et spécialement au sujet de la santé publique, de l’éducation et de la législation sociale… ».
Au début des discussions au conseil des ministres, Duplessis est hésitant à voter cet impôt. Le gouvernement du Québec demandera au gouvernement du Canada de le déduire de l’impôt fédéral. Si Ottawa refuse, les citoyens du Québec subiront une double taxation et il est possible alors que la mise en place du nouvel impôt ne soit pas une décision populaire. Les discussions sont longues. Finalement, suite au consensus des ministres et se fiant à son flair de politicien aguerri, Duplessis prend la décision. En général, elle est bien accueillie par le public malgré que Saint-Laurent, lors de son premier commentaire publique, affirme que les payeurs de taxes du Québec devront subir la double taxation et que cela est la faute de Duplessis et de l’Union Nationale.
De leur côté, les nationalistes sont heureux de cette loi car ils croient qu’elle favorise grandement l’autonomie du Québec. Plusieurs la qualifient de geste historique. 
La constitution canadienne attribue aux provinces la compétence de lever un impôt sur le revenu des particuliers. Ce fut le cas jusqu’en 1942 au moment où le premier ministre Godbout du Québec céda temporairement ce droit au gouvernement fédéral pour lui permettre de financer l’effort de guerre. La guerre est terminée et Duplessis, de retour au pouvoir, veut revenir à la case de départ mais rencontre une forte contestation de la part du gouvernement fédéral. Saint-Laurent défend l’idée que dorénavant les provinces se financent par des subventions fédérales. Il présente comme normale et inévitable cette dépendance du Québec. Les intellectuels fédéralistes partagent ce point de vue, mais les intellectuels nationalistes, par la bouche des journalistes André Laurendeau, Pierre Laporte, Gérard Filion et l’historien Michel Brunet, ne sont pas d’accord avec la position de Saint-Laurent. Le parti libéral du Québec de Georges-Émile Lapalme, qui est ni plus ni moins qu’une succursale du parti libéral fédéral, s’oppose totalement à l’instauration de cet impôt (ce sera une grande erreur). Jean Lesage, ministre fédéral, également. Il semble qu’Ottawa n’acceptera jamais et que Duplessis est en train de jouer sa carrière et le pouvoir.
La loi no. 43 est adoptée en trois lectures, le 24 février 1954.
Le débat pour l’obtention de la déduction s’éternise et Duplessis marque des points sur la place publique. Il explique l’importance d’être « maîtres chez nous » en fiscalité et affirme que la centralisation des impôts peut entraîner la centralisation politique. Il martèle sans cesse l’importance pour le Québec de se financer et d’exercer ses propres pouvoirs dans les domaines de sa juridiction constitutionnelle. « Je veux un gouvernement par le Québec, pour le Québec et à Québec ». Saint-Laurent, furieux, est convaincu que le gouvernement fédéral peut changer seul la constitution du pays lorsqu’il s’agit des pouvoirs de sa juridiction exclusive et menace Duplessis de le faire. Il ne se sent aucunement obligé de consulter les provinces et bénéficie de l’appui de Londres dans cette position. Duplessis rétorque que c’est anticonstitutionnel et montre son profond désaccord. Le débat s’échauffe et pour se montrer bon joueur, Saint-Laurent propose une déduction de 5 %, mais Duplessis refuse car il veut la pleine déduction.
Finalement, reconnaissant que sa fermeté génère des conséquences politiques, Saint-Laurent communique avec Duplessis pour fixer une rencontre à huis clos. Elle a lieu le 5 octobre 1954 à l’hôtel Windsor de Montréal. Saint Laurent annonce à Duplessis qu’il est prêt à reconnaître le droit du Québec de percevoir des impôts sur le revenu des particuliers à condition que ce dernier retranche du préambule de sa loi d’impôt la mention de priorité du Québec dans ce domaine. Saint-Laurent veut conserver la primauté du fédéral sur la perception des impôts. Duplessis accepte. Saint Laurent baisse le taux de taxation fédéral de 10 %, l’équivalent fédéral de la taxe de Duplessis et les citoyens du Québec ne seront pas pénalisés fiscalement par rapport aux citoyens des autres provinces. Trudeau, à l’encontre des intellectuels fédéralistes et des libéraux provinciaux et fédéraux, est satisfait, car la solution trouvée ne nécessite pas d’amendement constitutionnel et l’appuie à la surprise de tous.
Duplessis vient de gagner une bataille qui profitera non seulement au Québec mais à toutes les provinces canadiennes. C’est une des belles victoires de sa carrière politique sinon la plus belle à ce jour. Il a fait reculer les centralisateurs. Forts du précédent créé, les gouvernements futurs du Québec réclame, 28 % en 1967 et aujourd’hui près de 50%. De plus, le Québec a remboursé totalement sa dette. Cette situation permettra de financer les grandes réformes de la « révolution tranquille » et d’obtenir éventuellement que la province se retire de plans conjoints proposés par le fédéral et obtienne des abattements d’impôts pour financer ses propres régimes de santé et d’éducation.
Pendant ce temps au Québec, le débat sur la démocratie tourne autour de deux autres lois de Duplessis, adoptées au début de 1954 et qui font croire au lien entre nationalisme et antisyndicalisme. La loi 19 permet la « décertification » de syndicats ayant toléré la présence de communistes dans leur direction. La loi 20, de son côté, prévoit une « décertification » pour tout syndicat qui déclencherait une grève dans les services publics. Elles sont rétroactives à janvier 1944. Ainsi, l’Alliance des professeurs de Montréal est « décertifiée ». Gérard Picard dénonce « l’hostilité concentrée dont les travailleurs du Québec sont victimes ». Malgré que plusieurs se demandent comment un syndicat catholique peut s’opposer à un gouvernement catholique, une partie du clergé, après Monseigneur Charbonneau, manifeste une ouverture à l’endroit du syndicalisme catholique. D’autres comme les sœurs de la Providence qui ont des rapports difficiles avec leurs infirmières syndiquées soutiennent Duplessis. Deux abbés, Dion et O’Neill, préparent un long dossier sur les principes chrétiens de la démocratie. Pour eux, l’arbitraire n’a pas de place en démocratie car tous sont soumis à la loi et les gouvernants n’ont le droit ni de faire des lois, ni d’administrer la chose publique à leur guise. Ils dénoncent aussi les mœurs électorales et affirment « qu’aucun catholique lucide ne peut être indifférent face au déferlement de bêtises et d’immoralité que l’on constate durant les élections ». Les antiduplessistes ont de nouvelles flèches à leurs arcs.
Durant ces mêmes années, le contexte social est difficile à Montréal. La charité publique se divise inégalement entre les Canadiens français, les Irlandais, les anglophones, les Juifs et les Anglais protestants. C’est chacun pour sa poche (Centraide n’existe pas).
Au niveau scolaire, les entreprises peuvent payer leurs taxes soit au niveau protestant soit au niveau catholique. Ils ont le choix. Mais comme les Canadiens anglais contrôlent les affaires et les grandes entreprises, ce sont les commissions scolaires protestantes qui sont les plus gâtées. Par conséquent, les enseignants des écoles anglophones gagnent beaucoup plus que ceux des écoles francophones. Ces derniers sont majoritairement des sœurs et des frères de communautés religieuses ou des filles célibataires. Les paroisses catholiques à Montréal se multiplient comme des lapins suite à l’immigration rurale à laquelle s’ajoutent les nouveaux immigrants européens qui commencent à arriver au pays. En plus des logements, des églises et des écoles qui se construisent partout, on voit surgir de nouvelles caisses populaires et de grandes épiceries Steinberg. Les nouvelles écoles pullulent dans les villages et dans les rangs. Duplessis construit ! Les enseignantes qui sont fortement majoritaires et les enseignants doivent apprendre leur métier durant deux ans à l’école normale de leur région qui est dirigée généralement par les communautés. Ceux et celles qui veulent enseigner à l’université doivent suivre des cours d’été à l’U de M. Ce sont surtout de nombreuses sœurs qui se préparent pour l’école du haut-savoir au point que le campus a des airs de couvent.
Les écoles supérieures (secondaires) sont rares et ne débouchent pas aux études collégiales et universitaires. Par conséquent, les élèves de ces écoles ne persistent pas et quittent prématurément les études. De leur côté, les collèges ne manquent pas. Il y en a plusieurs qui sont classiques où étudient les jeunes de l’élite et qui sont utiles pour le recrutement des prêtres, d’autres scientifiques et commerciaux comme le Mont-Saint-Louis et ceux qui donnent le cours secondaire comme le Collège Notre-Dame.
Au point de vue de la santé, les spécialités médicales se multiplient dans les hôpitaux, tout comme celles des nouvelles technologies et ceux-ci se voient obligés d’augmenter leurs tarifs. Comme il n’y a pas d’assurance maladie, la population, qui n’est pas protégée de l’inflation, a une difficulté croissante à payer les nouveaux frais. Elle s’irrite et met en cause les communautés religieuses qui contrôlent les hôpitaux. La situation devient scandaleuse, lorsque les sœurs exigent des patients de faire la preuve de leur capacité de payer avant l’admission à l’hôpital. Les classes populaires accusent les sœurs de faire des affaires au lieu de la charité.
Le gouvernement de Louis Stephen Saint Laurent, en fin de mandat,  proposa en 1957, à la Chambre des communes, l’acte d’ « Assurance hospitalisation et de services diagnostiques » qui fut adopté unanimement par les députés. Et cela grâce à la vision et aux efforts du chef du parti socialiste Tommy Douglas, député de la province de Saskatchewan. Le PM libéral Lester Pearson étendra l’acte pour en faire un programme universel de santé publique en 1966.
Le taux de natalité commence à baisser à cause de ces problèmes et du fait que la très grande majorité des travailleurs francophones et des nouveaux arrivants de la métropole sont locataires et vivent dans de petits logements vieillissants. Quant à la classe moyenne qui se loge dans des maisons de la banlieue, elle fait son choix entre de nouveaux enfants ou avoir son nouveau standard de vie qu’elle aime. Les curés perdent leur emprise sur les femmes.
La modernité s’en vient.
 

Suite :  Duplessis (5) :  Autonomie… autonomie

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dimanche 24 mai 2015

Duplessis (1) : l’Union Nationale

Le personnage de l'ancien premier ministre du Québec Maurice Duplessis revient souvent dans les discussions et les débats politiques québécois d'aujourd'hui. On le calomnie, le salit et injure sa mémoire. Ce n'était pas Duplessis !

Ayant vécu une bonne partie de cette période, je l’ai décrite dans mon livre « Et dire que j’étais là : Itinéraire d’un p’tit gars de Verdun » qui est affiché sur mon site internet.

Afin d’en faciliter la lecture, j’ai regroupé toutes les parties qui réfèrent à Duplessis pour en faire un seul texte. Le problème est qu’il est long. Je l’ai divisé en six sections que je présenterai en six blogs consécutifs à tous les deux ou trois jours. 
Voici les titres de chacun de ces blogs : l’Union Nationale, King et Saint-Laurent, Les antiduplessistes, l’impôt provincial, Autonomie… autonomie, la mort de Duplessis.
Voici le premier :
Duplessis : l’Union Nationale
À l’élection provinciale du Québec de 1935, le parti Action Libérale Nationale (ALN) est dirigée par Paul Gouin, un politicien nationaliste, poète à ses heures, qui a quitté le parti libéral dirigé par Louis-Alexandre Taschereau en claquant la porte l’année précédente avec d’autres dissidents et qui jubile à l’idée d’appliquer son programme de restauration économique et sociale Il entrevoit maintenant la possibilité de prendre le pouvoir dans un avenir rapproché. Suite à une alliance avec les Conservateurs dirigé par Maurice Duplessis, les deux partis se partagent les comtés afin de ne présenter qu’un candidat de l’alliance par comté. L’ALN fait élire 26 candidats sur 57 comtés et les conservateurs 16 sur 33 comtés. Les libéraux minoritaires conservent le pouvoir et choisissent un nouveau chef, Adélard Godbout. Conformément à l’entente entre les partenaires de l’alliance, Duplessis devient chef de l’opposition. Quelques mois plus tard, l’effet combiné du manque de leadership de Gouin et d’un manque de fonds permettent à Duplessis, qui manœuvre bien contre le gouvernement, de récupérer l’ALN et un grand nombre de ses partisans à la faveur d’une fusion. Duplessis crée un nouveau parti : l’Union Nationale.
Godbout croyant pouvoir obtenir une majorité déclare une élection générale pour 1936. Maurice Duplessis ouvre sa campagne électorale à Trois-Rivières. Il définit son programme politique en promettant de défendre l’autonomie provinciale dans les rapports du Québec avec le fédéral, de lancer des programmes d’électrification rurale, de pavage des routes, de construction d’écoles et d’hôpitaux et de restaurer l’intégrité de l’administration publique. Plus particulièrement, il s’engage à nationaliser l’électricité. L’Union Nationale remporte une éclatante victoire avec 70 sièges contre 15 et les libéraux perdent le pouvoir après l’avoir exercé pendant 42 ans, sans interruption. Suite à cette victoire, le gouvernement fédéral met sur pied la commission Rowell-Sirois pour faire enquête sur les relations financières entre le fédéral et les provinces. Elle conclut que le rôle du Canada doit être plus important dans les programmes sociaux afin de les protéger contre de futures calamités économiques.
Malgré cela, à la suite d’un grand débat à la Chambre des communes à l’issue duquel la déchirure du pays s’exprime par l’appui à la guerre ou la neutralité, King décide d’engager le Canada aux côtés des Anglais. Le 10 septembre 1939, il déclare la guerre à l’Allemagne. Cependant, King veut limiter l’engagement du Canada et insiste qu’il n’y aura pas de conscription.
Au Québec, la cote du Premier Ministre Duplessis est en baisse. Pourtant, il a fait adopter les premières mesures sociales du Québec, telles que les lois sur les pensions de vieillesses, l’assistance aux mères nécessiteuses, la pension aux aveugles, les salaires raisonnables (qui deviendra plus tard la loi sur le salaire minimum). Il crée aussi le Ministère de la santé et du bien-être social. La dépression l’a empêché d’appliquer son programme de réforme sociale et économique et il a également dû renier sa promesse électorale de nationaliser les producteurs d’électricité à cause du refus du syndicat financier de la rue Saint-Jacques de le financer. De plus, il est trop nationaliste au goût de ce milieu anglophone, qui incarne le pouvoir réel au Québec.
L’annonce par King de l’entrée en guerre du Canada fournit à Duplessis une façon de racheter sa carrière politique. Il déclenche une élection provinciale en 1939 en invoquant le besoin d’obtenir un mandat fort pour tenir tête aux visées centralisatrices d’Ottawa et à la conscription qu’il pressent. Mais les ministres fédéraux du Québec, Lapointe, Cardin et Power, défendent King et promettent qu’il n’y aura jamais de conscription sous le parti libéral fédéral. Sentant de plus un défi à leur crédibilité et à leur légitimité, ils menacent de démissionner ensemble si Duplessis est réélu. Les libéraux reviennent au pouvoir.
Godbout, vendu ?

Depuis son élection au Québec, le Premier ministre Godbout collabore totalement avec les autorités fédérales. On dit qu’il doit son élection aux libéraux fédéraux. Que ce soit vrai ou non, il se dit surtout préoccupé par ce qu’on dit de sa province. Il souhaite éviter une répétition des attaques intolérantes dont elle a été la cible à la fin de la 1ière guerre mondiale. Afin d’éviter que ne soit mise en cause la loyauté des Canadiens français ou leur courage, il décide d’offrir à King toute sa collaboration pour assurer la victoire. Il s’identifie à ce long courant d’opinion au Québec pour qui la Confédération canadienne peut fonctionner si les compromis nécessaires se font. Cette position politique le situe en droite ligne avec les Lafontaine, Cartier, Chapleau et Laurier, qui furent tous confrontés à des problèmes semblables.

Godbout collabore vraiment. Trop? C’est certainement l’avis de plusieurs. Il accepte de céder au fédéral la juridiction du Québec sur l’assurance-chômage. Il accepte également que le fédéral enlève aux provinces leur autonomie fiscale. Il recommande de voter « oui » au plébiscite. Il refuse de condamner le gouvernement fédéral lorsqu’il adopte la loi 80 autorisant la conscription. Il ne cesse de répéter que l’état de guerre exige l’entente et la coopération. Godbout va même jusqu’à dire que si King lui demande « de cirer les bottines de soldat, parce que cela aidera l’effort de guerre, il le fera ». Suite aux recommandations de la commission Rowell-Sirois, Godbout accepte la création d’un nouveau programme d’allocations familiales canadien qui est une ingérence dans un champ de juridiction provinciale. De nombreux québécois pensent qu’il en fait trop. Pour eux, Godbout a un chef et ce chef est à Ottawa.
Cela n’empêche pas de nombreuses personnes de trouver remarquable la performance du gouvernement Godbout. La prospérité engendrée par la guerre lui fournit l’occasion de faire beaucoup. En 1940, il donne le droit de vote aux femmes qui, sous la gouverne d’Idola Saint-Jean et autres dirigeantes féministes canadiennes françaises, ont bataillé ferme pour l’obtenir, malgré les vœux des plus hautes instances religieuses. Pourtant, le Québec est la dernière province à l’accorder. En 1943, il s’oppose encore une fois à la hiérarchie de l’Église et fait adopter une loi rendant obligatoire l’éducation des enfants jusqu’à 14 ans, car il croit que la prospérité future de la province passe inévitablement par de profondes réformes en matière d’éducation. Il nationalise la Beauharnois Light Heat and Power Company, crée l’Hydro-Québec et lui cède toutes les réserves d’eau non déjà concédées de la province. Il crée un conseil économique pour le gouvernement en matière de stratégies de développement. Il fait adopter un nouveau code du travail qui précise les droits des travailleurs à la négociation collective et à la syndicalisation. En général, son gouvernement est considéré honnête, ce qui est rare à cette époque, et progressiste.
Une élection générale doit avoir lieu le 8 août 1944. Duplessis sait que l’« à-plat-ventrisme » de Godbout devant le fédéral et la conscription obligatoire, décrétée malgré les promesses du contraire aux gens du Québec par les ministres de King et douloureusement inscrite dans la mémoire des Canadiens français, vont lui donner une occasion en or pour reprendre le pouvoir.
Il doit cependant compter avec la présence d’un mouvement contestataire devenu parti politique, « Le Bloc Populaire Canadien ». Composé de nationalistes québécois, ce parti a été créé le 8 septembre 1942, peu après le plébiscite, par des opposants à la conscription. Il s’inspire des idées d’Henri Bourassa, qui l’endosse. Ce parti fédéral, appuyé entre autres par Camilien Houde et un groupe de jeunes étoiles montantes comme Jean Drapeau et Pierre Trudeau, décide de créer une aile provinciale pour contester l’élection de 1944. Il prend pour chef André Laurendeau, son secrétaire. Ce parti base son programme sur la défense des droits des Canadiens français et propose l’intervention de l’état aux niveaux économique et social, tout en se défendant bien d’être socialiste.
Duplessis, en pleine forme, entreprend sa campagne électorale sur un thème accrocheur, l’autonomie provinciale. Il y gagne en crédibilité. Il promet de récupérer d’Ottawa tous les pouvoirs qui lui ont été cédés par le gouvernement Godbout, d’électrifier tout le territoire (à ce moment-là, seulement 60 % des Québécois ont l’électricité), de paver toutes les routes principales, de construire des écoles, des universités, des hôpitaux… En somme, de moderniser sa province. Il se dit prêt à respecter la constitution canadienne et affirme « La coopération toujours, l’assimilation jamais ! ».
L’Union Nationale remporte 48 comtés, les libéraux 37 et le Bloc 4, dont celui d’André Laurendeau qui devient député à l’Assemblée législative. Maurice Le Noblet Duplessis redevient Premier Ministre du Québec, le 20ième depuis la Confédération.
C’est un important changement de gouvernement qui promet des débats politiques fondamentaux. Il s’ajoute à celui qu’a connu la Saskatchewan, le mois précédent, où le CCF a pris le pouvoir avec son chef, Tommy Douglas. Celui-ci s’est ainsi trouvé à former le premier gouvernement socialiste du Canada. Les choses ne seront plus jamais les mêmes. Notre pays arrive à un point tournant de son histoire. Désormais, la constitution et les questions sociales vont passer au premier plan des préoccupations des Canadiens. 
 
suite 2: Duplessis, King et Saint-Laurent... à venir